12
Je ne parvenais tout simplement pas à m’expliquer ce qui s’était passé. Ça ne collait pas du tout avec l’image que j’avais de moi, ni avec ma façon de me comporter. Ça devait arriver. C’était la seule chose qui me venait à l’esprit. Ça devait arriver. Mais ça ne suffisait pas à me consoler.
Puis je me suis dit : « D’accord, Sookie, mais comment aurais-tu pu faire autrement ? » La réponse s’imposait : je n’étais pas de taille à lutter contre André, et je n’avais aucun moyen de pression sur lui. Éric aurait pu lui tenir tête, lui. Il avait cependant d’excellentes raisons de s’y refuser. Premièrement, il ne voulait pas perdre l’éminente position qu’il occupait auprès de Sa Majesté ; deuxièmement, rien ne prouvait qu’il aurait eu le dessus sur André. Sans compter que, même si, par chance, il l’avait emporté, l’amende aurait été drôlement salée : les vampires ne se battent pas pour une simple mortelle.
C’est vrai aussi que j’aurais pu la jouer héroïque : plutôt mourir que de me rendre. Mais si je ne voyais pas vraiment comment j’aurais pu m’y prendre, ce que je voyais très bien, en revanche, c’est que je n’avais absolument aucune envie de renoncer à la vie.
En clair, je n’aurais tout bonnement rien pu faire. En tout cas, rien ne m’est venu à l’esprit pendant que j’étais là, accroupie au pied de cet escalier beige, à pleurer.
Je me suis secouée. J’ai tiré un Kleenex de ma poche pour me tamponner les yeux, je me suis vaguement recoiffée et je me suis redressée. J’étais en bonne voir de recouvrer mon estime de moi. Pour le reste, on verrait plus tard.
J’ai poussé la lourde porte métallique et je me suis retrouvée dans une vaste zone bétonnée. Plus je m’enfonçais dans les entrailles de l’hôtel, plus le décorum le cédait au fonctionnel. À cette profondeur, j’avais atteint le degré zéro de l’esthétique.
Comme personne ne faisait attention à moi, j’en ai profité pour examiner les lieux – il faut dire aussi que je n’étais pas franchement pressée de retourner auprès de Sa Majesté. Au centre de l’immense cave s’élevait une énorme cage d’ascenseur de type industriel. L’établissement avait été conçu pour offrir le minimum d’ouvertures sur l’extérieur, de façon à prévenir toute intrusion, tant d’humains indésirables que de l’ennemi juré des vampires : le soleil. L’hôtel se devait cependant de posséder au moins un accès pour le chargement et le déchargement des cercueils, ainsi que pour le ravitaillement. Et cet ascenseur remplissait cet office. C’était ici qu’arrivaient les cercueils, avant d’être montés dans les chambres. Deux hommes en uniforme armés de fusils le gardaient. Mais ils avaient l’air de s’ennuyer ferme et ne ressemblaient en rien aux vigiles du hall qui, eux, donnaient l’impression d’être constamment sur les dents.
Dans un coin, près du mur du fond, à gauche de l’ascenseur, tout un tas de sacs et de valises étaient parqués dans une sorte d’enclos délimité par ces espèces de plots à ruban extensible qu’on utilise dans les aéroports pour canaliser les voyageurs. Comme aucun préposé ne semblait s’en occuper, je suis allée voir ça de plus près – une vraie traversée du désert – et j’ai commencé à lire les étiquettes. Il y avait déjà un jeune type à lunettes en costume, un autre larbin envoyé, comme moi, récupérer un bagage égaré.
— Qu’est-ce que vous cherchez ? lui ai-je demandé. Si jamais je tombe dessus, je peux le sortir du lot.
— Bonne idée. On nous a appelés pour nous signaler qu’une de nos valises était restée ici. Alors, me voilà. L’étiquette devrait être au nom de Phoebe Golden, reine de l’Iowa, ou quelque chose comme ça. Et vous ?
— Sophie-Anne Leclerq, Louisiane.
— Waouh ! Vous travaillez pour elle ? Alors, c’est elle qui a trucidé le roi de l’Arkansas ?
— Non. Et je suis bien placée pour le savoir : j’y étais.
Le type, déjà intrigué, est devenu carrément dévoré de curiosité. Mais comme il était clair que je n’en dirais pas plus, il a détourné les yeux.
J’étais effarée par le nombre de valises en souffrance.
— Pourquoi ne peuvent-ils pas simplement les monter dans les chambres, comme les autres bagages ? me suis-je étonnée auprès du jeune binoclard en costume.
Il a haussé les épaules.
— On m’a dit que c’était une question de responsabilité, qu’on devait reconnaître nos bagages en personne, pour qu’ils puissent certifier que ce sont bien les bons clients qui sont venus les chercher. Hé ! Voilà le mien ! Je ne peux pas lire le nom, mais c’est clairement écrit « Iowa ». Il appartient donc à quelqu’un de notre délégation. Bon, eh bien, au revoir. Ravi de vous avoir rencontrée, m’a-t-il lancé, avant de s’éloigner en tirant un grand sac noir à roulettes derrière lui.
L’instant d’après, j’ai décroché la timbale à mon tour : une grosse valise en cuir bleu avec une étiquette portant la mention : « Shéri... zone. » Impossible de déchiffrer les pattes de mouche – les vampires utilisent toutes sortes d’écritures, selon l’époque à laquelle ils sont nés et l’éducation qu’ils ont reçue. En revanche, « Louisiane » était parfaitement lisible. J’ai pris la vieille valise et je l’ai soulevée pour lui faire franchir la clôture improvisée. Même de plus près, je n’arrivais pas à lire l’étiquette. J’ai décidé de suivre l’exemple de mon homologue de l’Iowa : monter le bagage en perdition dans la suite de la reine et attendre que quel qu’un se décide à le réclamer.
Un des gardes en faction s’est alors tourné vers moi.
— Où vous allez avec ça, ma jolie ? m’a-t-il lancé.
— Je travaille pour la reine de Louisiane. C’est elle qui m’a envoyée chercher cette valise.
— Votre nom ?
— Sookie Stackhouse.
Il a interpellé un collègue, un gros costaud assis derrière un immonde bureau sur lequel trônait un ordinateur préhistorique.
— Hé, Joe ! Regarde donc si tu as une Stackhouse, tu veux ?
— OK, lui a répondu ledit Joe, quittant des yeux le jeune type de l’Iowa qui disparaissait à l’autre bout du sous-sol pour me soumettre au même examen silencieux.
En s’apercevant que je le regardais, il a baissé la tête pour taper sur son clavier avec une mine coupable, rivant les yeux à son écran comme si ce dernier allait lui révéler tout ce qu’il avait toujours voulu savoir sur... ce qu’il voulait savoir. Enfin, pour ce qui était du job qu’on lui avait confié, c’était sans doute vrai.
— C’est bon, a-t-il braillé à l’intention du garde en faction. Elle est bien sur la liste.
C’était la même voix bourrue que j’avais eue au téléphone. Il a recommencé à me reluquer, avec une telle insistance que ça m’a intriguée et que j’ai décidé d’aller voir dans son cerveau de quoi il retournait. Des trois ou quatre pékins perdus dans ces oubliettes bétonnées, aucun ne pensait à rien de particulier. Ils avaient tous l’esprit vacant, des idées neutres. Tous... sauf Jœ. Il n’avait pas l’esprit vacant, lui. Il avait l’esprit... sécurisé. Je n’avais jamais rien rencontré de tel. Quelqu’un lui avait mis une espèce de casque mental. J’ai essayé de le forcer, de le contourner, de passer en dessous : rien à faire. Pendant que je tâtonnais pour parvenir à lire dans ses pensées, Joe me regardait, et il n’avait pas l’air commode. Je ne crois pas qu’il ait soupçonné ce que je faisais. Je crois plutôt que j’avais affaire à un mauvais coucheur-né.
— Excusez-moi, ai-je lancé, m’époumonant pour qu’il puisse m’entendre. Est-ce que vous avez une photo à côté de mon nom, sur votre liste ?
— Non, a-t-il répondu avec un reniflement dédaigneux, comme si je venais de lui poser une question idiote. On a une liste de tous les invités au sommet et des gens qu’ils amènent avec eux.
— Alors, comment savez-vous que je suis moi ?
— Hein ?
— Comment savez-vous que je suis Sookie Stackhouse ?
— Pourquoi, c’est pas vous ?
— Si.
— Alors, qu’est-ce que vous avez à râler ? Allez, dégagez avec cette foutue valise !
Sur ces bonnes paroles, Joe a recommencé à regarder son PC, et le garde s’est retourné pour reprendre son poste face à l’ascenseur. « Ça doit être ça, la légendaire amabilité nordiste ! » ai-je ironisé en moi-même.
La valise n’avait pas de roulettes – allez savoir depuis combien de temps Sophie-Anne la traînait ! J’ai donc dû me la coltiner jusqu’à l’escalier de service. C’est alors que j’ai remarqué un autre ascenseur près de la porte métallique. Il ne faisait même pas la moitié de l’autre – celui qui communiquait avec l’extérieur –, et s’il pouvait transporter des cercueils, ce ne devait pas être plus d’un à la fois.
J’avais déjà la main sur la poignée quand je me suis rendu compte qu’en passant par l’escalier, j’allais être obligée d’emprunter le couloir fatidique. Et si André, Éric et Quinn y étaient encore ? Et s’ils étaient en train de s’entre-tuer ? J’avoue que, sur le moment, ce genre de scénario ne m’aurait pas foncièrement déplu, mais j’ai préféré limiter au minimum les risques d’une rencontre impromptue : j’ai pris l’ascenseur. Ce n’était sans doute pas très courageux de ma part, mais chacun ses limites. Or, je les avais atteintes dans ce fichu couloir.
Cet ascenseur-là était assurément pour les tâcherons : les parois étaient capitonnées pour ne pas abîmer le chargement, et il ne desservait que les quatre premiers étages – sous-sol, hall, mezzanine et étage des humains. Au-delà, vu la forme pyramidale de l’hôtel, il fallait aller au centre du bâtiment pour trouver un ascenseur montant jusqu’au sommet. Ça devait être la croix et la bannière pour transporter les cercueils, avec tous ces transferts : le personnel de La Pyramide ne volait pas son salaire.
J’ai décidé d’emporter la valise directement dans la suite royale. Je ne savais pas quoi en faire, de toute façon.
Arrivée à l’étage de la reine, j’ai trouvé le palier désert. Les vampires et leur staff étaient probablement encore à la soirée, en bas. Quelqu’un avait laissé une canette traîner dans une énorme urne qui contenait un petit arbre – sans doute un palmier, pour rester dans la thématique égyptienne. L’urne se trouvait contre le mur, entre les deux ascenseurs. Cette fichue canette m’a énervée. Certes, il y avait des services d’entretien dont le job était précisément de nettoyer et de veiller à la propreté de l’hôtel. Mais c’était plus fort que moi : déformation professionnelle. On avait fait de cet endroit un véritable palace, et voilà qu’un abruti balançait ses déchets sans se gêner. Je me suis baissée pour attraper la maudite canette, avec la ferme intention de la jeter dans la première poubelle venue.
Elle était plus lourde qu’elle ne l’aurait dû.
J’ai posé la valise pour examiner l’objet de plus près. Les couleurs, le design en faisaient presque une canette de Coca ordinaire. Presque, mais pas tout à fait. C’est alors que les portes de l’ascenseur se sont rouvertes. Batanya en est sortie, un flingue bizarre dans une main, une épée dans l’autre. Toujours dans la cabine, le roi du Kentucky m’a jeté un coup d’œil intrigué pardessus l’épaule de son garde du corps attitré.
Batanya a paru un peu surprise de me trouver plantée devant l’ascenseur. Elle a examiné les alentours et n’a rien remarqué d’inhabituel. Elle a abaissé son pistolet, mais a gardé l’épée à la main.
— Pourriez-vous vous écarter sur la gauche ? m’a-t-elle poliment demandé. Le roi voudrait rendre visite aux occupants de l’une de ces chambres.
Elle désignait du menton les portes à ma droite.
Incapable d’articuler le moindre mot, je n’ai pas bougé d’un pouce. Elle a observé une seconde ma posture, mon expression, puis elle a dit d’un ton compatissant :
— Je ne comprends pas comment vous faites, vous, les humains, pour ingurgiter ces boissons gazeuses. Quand j’ai essayé, ça m’a ballonnée, moi aussi.
— Ce n’est pas ça.
— Il y a un problème ?
— Ce n’est pas une canette vide.
J’ai vu le visage de Batanya se figer.
— Et... ce serait quoi, selon vous ? a-t-elle alors demandé, lentement et très, très calmement.
— Ça pourrait être... une caméra cachée ? ai-je suggéré, saisie d’un fol espoir. Ou, eh bien... je me disais que ça pouvait être une bombe. Parce que ce n’est pas une vraie canette. C’est trop lourd. Et puis, il n’y a pas de liquide dedans.
Rien n’avait bougé à l’intérieur quand j’avais saisi la canette.
— Je comprends.
Toujours ce même calme olympien. Elle a alors appuyé sur son armure, au niveau de la poitrine. Un petit rectangle bleu de la taille d’une carte de crédit s’est soudain allumé sous ses doigts.
— Clovatch ? Objet non identifié au quatrième. Je ramène le roi sur-le-champ.
— Taille de l’objet ? a demandé Clovatch avec un accent à consonance russe (enfin, c’est ce que mes oreilles d’Américaine qui n’a jamais mis les pieds hors de ses frontières ont cru déceler).
— La taille d’une de ces boîtes cylindriques en métal rouge contenant un sirop pétillant marron.
— Ah ! Les boissons qui font « blurp » ?
Bravo, Clovatch ! Excellente mémoire.
— Oui. C’est la fille blonde dénommée Stackhouse qui l’a trouvée, a avoué Batanya d’un air sombre, manifestement dépitée de s’être fait doubler. Elle l’a en ce moment même entre les mains.
— Eh bien, dis-lui de la poser par terre, lui a conseillé Clovatch, comme si ça tombait sous le sens.
Derrière son garde du corps venu d’ailleurs, le roi du Kentucky commençait visiblement à s’impatienter. Batanya lui a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Fais venir une équipe de déminage de la police locale, a-t-elle ordonné à Clovatch. Je redescends avec le roi.
— Le tigre est là, lui a appris Clovatch. C’est son humaine.
Avant que j’aie eu le temps de dire : « Pour l’amour du Ciel, ne le faites pas monter ici ! », le petit rectangle s’était éteint.
— Je dois assurer la sécurité du roi, m’a annoncé Batanya.
A son ton, on aurait presque pu penser qu’elle s’excusait. Elle a reculé dans l’ascenseur, a appuyé sur le bouton et m’a adressé un petit signe de tête qui m’a terrifiée : ce n’était pas là un simple salut, c’était un adieu. Les portes se sont refermées.
Et je me suis retrouvée toute seule, à l’étage désert, clouée sur place, avec un engin de mort entre les mains. Peut-être.
Aucun des deux ascenseurs ne donnait le moindre signe de vie. Personne ne sortait de l’une des suites du quatrième et personne ne tentait d’y entrer. La porte de l’escalier de service demeurait désespérément fermée. Il s’est écoulé ainsi un long moment pendant lequel je n’ai fait que rester plantée là, à tenir une fausse canette de Coca. Je respirais un petit peu aussi, mais pas trop.
Soudain, Quinn a poussé la porte de l’escalier de service avec un tel fracas que j’ai failli en lâcher ma canette de Coca. À en croire son souffle court, il venait de monter les marches quatre à quatre. J’avais autre chose à faire que de chercher à savoir ce qu’il avait en tête, mais son visage affichait le même parfait sang-froid qu’avait arboré Batanya. Todd Donati, le responsable de la sécurité, le suivait de près. Ils ont pilé à environ quatre pas de moi.
— L’équipe de déminage est en route, m’a annoncé Donati, qui avait manifestement décidé de commencer par les bonnes nouvelles.
— Repose cette canette où elle était, bébé, a murmuré Quinn.
— Oh, mais je ne demande que ça, moi, de la reposer ! lui ai-je répliqué. Je suis juste trop morte de trouille pour m’y risquer.
Je n’avais pas bougé un muscle depuis au moins trois milliards d’années et je commençais à fatiguer. Mais je restais immobile, à regarder fixement cette maudite canette que j’avais eu la brillante idée d’aller me fourrer, toute seule comme une grande, entre les mains. Je me suis juré que plus jamais je ne boirais de Coca de ma vie. Et pourtant, croyez-moi, avant cette nuit-là, j’adorais ça.
— Bon, d’accord, a dit Quinn. Alors, donne-la-moi.
— Pas tant qu’on ne sait pas ce que c’est, lui ai-je répondu. Si ça se trouve, c’est une caméra, ou bien un appareil photo. Peut-être qu’un journal à scandales essaie de décrocher un scoop sur le sommet des vampires vu de l’intérieur.
J’ai vaguement tenté de sourire.
— Peut-être que c’est un ordinateur miniature qui fait le décompte des vampires et des humains quand ils passent devant. Peut-être que c’est une bombe que Jennifer Cater avait planquée là avant d’être assassinée. Peut-être qu’elle voulait faire exploser la reine.
J’avais eu tout le temps de cogiter là-dessus.
— Et peut-être qu’elle va t’arracher la main, m’a-t-il répliqué. Laisse-moi la prendre, bébé.
— Tu es sûr que tu veux faire ça, après ce qui s’est passé ce soir ?
Je n’en menais pas large.
— Ne t’inquiète pas pour ça. On en reparlera plus tard. Donne-moi juste cette satanée canette.
J’ai remarqué que Donati ne se portait pas volontaire, lui. Il était pourtant atteint d’une maladie incurable. N’avait-il pas envie de finir en héros ? Puis j’ai eu honte d’avoir seulement osé penser une chose pareille. Donati avait une famille, et il voulait profiter de chaque minute qu’il lui restait à passer avec elle.
L’ex-flic transpirait abondamment, et il était aussi pâle qu’un vampire. Il avait une oreillette et il était en train de faire son rapport à... quelqu’un.
— Non, Quinn. C’est un type qui porte un de ces équipements spéciaux qui doit la prendre, ai-je déclaré. Je ne bouge pas. La canette ne bouge pas. Tout va bien. On attend qu’un de ces mecs arrive. Ou une de ces nanas, ai-je aussitôt précisé, par esprit d’équité.
Je me sentais un peu groggy. Les chocs en série de la nuit commençaient à faire leur effet. J’ai même été saisie de tremblements.
— Il y a quelqu’un ici qui possède la vision infrarouge ? ai-je tenté de plaisanter. Où est donc ce planqué de Superman quand on a besoin de lui ?
— Qu’est-ce que tu cherches exactement ? A jouer les martyrs ? Tu veux te sacrifier pour ces fichus machins ? s’est emporté Quinn.
J’ai présumé que les « fichus machins » désignaient les vampires.
— Mais bien sûr, c’est ça ! ai-je raillé. Il faut dire qu’ils m’adorent, hein ? Tu en vois combien, toi, de vampires ici ?
— Un, a répondu Éric en émergeant de l’escalier de service. Nous sommes un peu trop étroitement liés, désormais, à mon goût, Sookie.
Il était manifestement tendu. Je ne me rappelais pas l’avoir jamais vu aussi anxieux.
— Je suis venu exploser avec toi, on dirait, a-t-il soupiré.
— Oh, bon sang ! Il ne manquait plus que ça ! Pour couronner cette saleté de journée, revoilà Éric le Viking !
Et si mon ton était un brin sarcastique, j’avais des excuses, non ?
J’ai fini par m’énerver franchement.
— Vous êtes tous complètements dingues, ma parole ! Mais fichez donc le camp d’ici !
— Eh bien, moi, je vais le faire, a annoncé tout à coup Donati. Vous ne voulez laisser personne prendre l’objet suspect, vous refusez de le poser, et il ne vous a pas encore pulvérisée. Je pense donc que je vais descendre attendre l’équipe de déminage dans le hall.
D’une logique imparable !
— Merci d’avoir appelé les renforts, lui ai-je lancé, comme il atteignait l’escalier.
Je pouvais lire dans ses pensées à livre ouvert. Il avait horriblement honte de m’abandonner à mon triste sort, sans avoir été capable de m’aider davantage.
Il avait l’intention de descendre un étage et de prendre l’ascenseur pour ménager ses forces. La porte de service a claqué derrière lui, et je me suis retrouvée seule avec Éric et Quinn. Jolie figure triangulaire. Comment fallait-il l’interpréter ?
J’avais la tête qui tournait.
Éric s’est alors avancé vers moi, tout doucement, à pas comptés – sans doute pour ne pas m’affoler. Bientôt, il est parvenu à mes côtés. Un peu plus loin, sur ma droite, Quinn avait le cerveau en ébullition. Ça irradiait dans tous les sens, là-dedans : une vraie boule à facettes ! Il cherchait désespérément ce qu’il pouvait bien faire pour moi et, bien sûr, il avait un peu peur de ce qui risquait d’arriver.
Quant à Éric, comment savoir ce qu’il avait en tête ?
— Tu vas me donner ça et t’en aller, Sookie, m’a-t-il ordonné.
Il utilisait le pouvoir hypnotique des vampires pour m’obliger à lui obéir, et il n’y allait pas de main morte.
— Ça ne marchera pas, ai-je marmonné. Ça n’a jamais marché.
— Tu es vraiment butée, pour une humaine.
— Certainement pas ! ai-je protesté, au bord des larmes.
D’abord, on m’accusait de vouloir jouer les martyrs, et maintenant les fortes têtes !
— Je ne veux pas la remuer, c’est tout ! me suis-je défendue. C’est trop dangereux !
— Certains pourraient se dire que tu as des tendances suicidaires.
— Oui, eh bien, certains peuvent se mettre leur idée où je pense !
— Bébé, remets-la où elle était. Pose-la tout doucement, m’a alors conseillé Quinn d’une voix caressante. Après ça, je t’offrirai un verre plein d’un tas d’alcools très forts. Tu es vraiment une sacrée nana, tu sais ça ? Je suis très fier de toi, Sookie. Mais si tu ne la poses pas et si tu ne fiches pas le camp d’ici dans la seconde qui suit, je te préviens que je vais piquer une colère noire, tu m’entends ? Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose. Ce serait trop bête, tu ne crois pas ?
L’entrée en scène d’un quatrième larron m’a épargné les prolongations.
Quand les portes se sont ouvertes, on a tous les trois sursauté. On était si absorbés dans notre drame qu’on n’avait pas entendu l’ascenseur arriver. J’étais dans un tel état de nerfs que j’ai carrément pouffé en voyant le petit robot débarquer sur le palier. J’ai eu le réflexe de lui tendre la canette, mais je me suis dit qu’il n’était sans doute pas censé la prendre. Il semblait téléguidé. Il s’est légèrement tourné vers la droite pour me faire face. Il est resté immobile une ou deux minutes, comme s’il voulait m’examiner soigneusement, moi et ce que je tenais dans les mains. Puis, ce minutieux examen achevé, il a reculé dans la cabine. Son bras articulé s’est levé avec un mouvement saccadé pour appuyer sur le bon bouton, les portes se sont refermées, et il a disparu.
— Je hais la technologie moderne, a posément déclaré Éric.
— Faux. Tu raffoles de tout ce que les ordinateurs peuvent t’apporter. Tu te rappelles comme tu étais content quand tu as vu ce tableau des emplois du temps du Croquemitaine , avec toutes ces cases horaires si bien remplies ?
— C’est le côté impersonnel de la technologie que je n’aime pas. Mais j’aime le savoir qu’elle détient.
Cette conversation était décidément trop psychédélique pour que je puisse la poursuivre, dans de telles circonstances.
— Quelqu’un monte, nous a alors annoncé Quinn, en allant ouvrir la porte de l’escalier de service.
Et, au milieu de notre petit groupe, s’est avancé le démineur chargé de récupérer l’engin suspect. Les effectifs de la police de Rhodes ne comptaient peut-être aucun vampire, mais il y en avait dans l’équipe de déminage. Le vampire en question portait une tenue qui lui donnait un faux air de cosmonaute. Un petit marrant avait écrit « Boum ! » sur sa combinaison, à l’emplacement du badge réglementaire. Hilarant.
— Bon, les civils, va falloir nous abandonner le terrain, à la petite dame et à moi, a déclaré Boum en s’approchant lentement. Dégagez, les mecs, a-t-il insisté en voyant qu’ils ne bougeaient pas.
— Non, a répliqué Éric.
— Certainement pas ! a rétorqué Quinn.
Pas facile de hausser les épaules avec une combinaison pareille. Pourtant, Boum y est parvenu. Il tenait à la main une sorte de cube. J’ai attendu qu’il soulève le couvercle et qu’il le place juste sous la canette, puis j’ai déposé celle-ci dans la boîte capitonnée avec mille précautions. Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement que j’ai ressenti quand j’ai retiré mes mains. Un truc indescriptible. Boum a alors remis le couvercle. Je grelottais de partout, et mes bras tremblaient d’avoir dû garder la pose si longtemps.
Ralenti par sa combinaison, Boum s’est retourné et a fait signe à Quinn de lui ouvrir la porte de l’escalier. Quinn a aussitôt obtempéré, et le démineur a commencé à descendre les marches à pas lents, prudents et réguliers. Heureusement, il n’a pas explosé – on est restés suffisamment longtemps muets comme des carpes et complètement tétanisés pour le savoir.
— Waouh ! ai-je fini par souffler.
OK, pas très brillant, niveau dialogue, mais, émotionnellement parlant, j’étais en mille morceaux. C’est d’ailleurs à ce moment-là que mes jambes ont déclaré forfait. Quinn s’est précipité pour me prendre dans ses bras.
— Espèce d’idiote ! a-t-il lâché. Espèce d’idiote !
C’était comme s’il disait : « Merci mon Dieu ! » Blottie contre mon tigre-garou préféré, je me suis frotté la joue contre son tee-shirt E (E) E pour sécher mes larmes.
Quand j’ai jeté un coup d’œil sous son bras, il n’y avait plus personne à l’horizon : Éric s’était volatilisé. J’ai donc pu jouir de ce moment d’intimité, du bonheur d’être enlacée, de savoir que Quinn tenait encore à moi, que ce qui s’était passé avec André et Éric n’avait pas étouffé dans l’œuf les sentiments qu’il commençait à éprouver pour moi. J’ai alors savouré pleinement le soulagement suprême d’avoir échappé à la mort.
Puis, tout à coup, les portes de l’escalier et des ascenseurs se sont ouvertes en même temps, déversant un flot de gens qui voulaient tous me parler.